Deux frères. Fred et Nico. Ne me demandez pas de les reconnaître. Sauf que l’un a les yeux bleus, mais lequel ? Comme les frérots d’Oasis, ils se sont tapés dessus. Comme chez les Gallagher, le plus jeune est au chant « et fait l’idiot au tambourin », c’est lui qui écrit les textes. L’autre compose et gratte « tout ce qu’il trouve ». La comparaison s’arrête là.

Archimède, c’est tout et son contraire : des chansons rageuses à la Téléphone, du rock anglais entre Status Quo et les Beatles, de l’humour vache façon Renaud des débuts, période « Gérard Lambert » ou « Mon HLM ». Ah oui, parce que je ne vous ai pas dit : Archimède est souvent drôle. Même s’ils ne sont pas à classer dans la catégorie humour (d’autant qu’est apparue sur le marché depuis quelques années une nouvelle profession typiquement française : l’humoriste pas drôle. Le gars qu’on invite dans les talk-show, mais qui ne claque pas une vanne).

Voici donc le quatrième album d’Archimède (le premier qui dit « l’album de la maturité » il prend la porte).

Le disque s’appelle Méhari.

Au masculin, le méhari était autrefois un dromadaire de selle très rapide, dressé pour les courses, et utilisé par les armées en Afrique du Nord. Par extension, ce fut le nom du fier guerrier monté dessus.

Au féminin, la Méhari est une voiture mythique de Citroën, une sorte de 2CV en plastique pour hippies, sans reprise ni tenue de route, lancée dans les années 70 et qui est désormais le comble du chic chez les bourgeois du Cap Ferret ou de Ramatuelle (refaite à neuf avec des pièces d’origine, elle coute plus cher qu’un 4X4 hybride). Évidemment, les petits gars d’Archimède préfèrent le modèle d’origine, vintage.

Il y a des mots qui changent de sens suivant leur genre, leur sexe. Par exemple un moule, et une moule. Un faux, et une faux. Un secrétaire c’est un meuble, une secrétaire c’est un fantasme. Un boum, c’est une grosse explosion. Une boum, c’est une fête où tout le monde danse et s’amuse. C’est tout le mal qu’on souhaite à Archimède. Faire Boum !

On pourrait parfaitement dire que Méhari est un disque à deux sexes. Une part masculine avec des chansons cyniques, revendicatives, et pour ce qui est des femmes —vaste obsession—, limite rentre-dedans, sans mauvais jeu de mots. Mais aussi une part féminine, avec des ballades amoureuses, à l’écoute, généreuses.

La réalisation artistique joue avec la même schizophrénie. Du son sec et brut. Mais parfois aussi boisé, voire velouté. Jamais sirupeux.

Et puis il y a les textes. Ils sont pas rancuniers, comme dans le titre « Fils de ». Non, ce n’est pas une insulte de racaille. C’est un hommage au paternel. Avec son vrai nom. Refrain : « Être le fils de Gérard Boisnard Y’a plus glamour comme étendard » Vous allez me dire qu’à part se fâcher avec la moitié de la famille, ils ne risquent rien.

Attendez le couplet : « Si j’étais le chérubin d’Higelin Ou de Jacques Dutronc, j’aurais le bras long Si Johnny m’avait donné le sein Si Chedid était mon daron J’aurais des comités de soutien Dans leurs cérémonies bidon On me ferait même des pieds et des mains Pour que je vienne à la télévision ».

Faut oser ! Les intéressés —et les chaines TV— apprécieront. Ceci dit, on verra la tronche que feront Fred et Nico quand leurs enfants leur demanderont du blé pour s’acheter une guitare électrique.

Un autre exemple ? « Le branleur parfait », chanson sur leur pote crevard qui n’a pas une thune, écho à Léo Ferré période anarcho-nihiliste qui scandait : « Vous pouvez tout prendre, il n’y a plus rien », sauf que Ferré vivait dans son chateau du Gers avant de s’offrir une villa en Toscane. Là c’est différent : «  Il ne possède rien du tout C’est dire comme il est blindé Contre le sort, les à-coups Quand on n’a rien faut avouer Qu’on est tranquille et surtout Qu’on ne craint pas d’être fauché C’est sa richesse, son atout Il est le branleur parfait Il a sûrement quelques poux Mais pourquoi lui en chercher ? »

J’oubliais. Le platine, c’est une matière dont on fait parfois les disques qui cartonnent. La platine, c’est la belle machine sur laquelle on les écoute. Justement : Méhari sort aussi en vinyle.

Philippe Vandel