Enfant, elle ne pouvait résister à l’appel que lui lançait le piano de la maison. « C’est un instrument hyper instinctif, tu obtiens tout de suite un son même si tu ne sais pas en jouer ». Plus tard, ELISA ERKA a tenté d’apprendre le solfège mais les cours, rébarbatifs, l’ont privé de tout le plaisir de l’amusement. « J’ai souvent cru que le prof allait me tuer », rigole-t-elle. A la même époque, elle s’adonne à la danse classique et plutôt assidûment, trois fois par semaine. « J’aimais beaucoup la rigueur qui m’était imposée dans la danse mais je n’avais pas envie de la retrouver ailleurs, notamment quand je me mettais derrière le piano ». Elle improvise alors des bouts de paroles, sans se poser de questions, en appuyant sur les touches blanches et noires. A la fin de l’adolescence, elle donne même avec une amie plusieurs concerts dans des cafés. Une aventure sans lendemain : c’est ensuite le théâtre qui l’accapare. Car, oui, c’est décidé, elle se consacrera au jeu, à la scène, elle sera comédienne sur les planches mais aussi sur grand écran. La musique ne disparait pas pour autant de son existence ; sans être au cœur de sa vie, elle reste bien installée dans le décor, jamais très loin.

Ainsi, Elisa se présente avec succès à des auditions où l’on cherche des comédiennes sachant chanter. Quant aux trois créations qu’elle monte avec sa propre compagnie, la Corde Rêve, elles intègrent toujours de la musique dans leur narration. La première, un « seul-en-scène », voit Elisa accompagnée par une violoncelliste. Pour la deuxième un batteur la rejoint. En écrivant sa troisième création théâtrale " La mère à boire", Elisa compose les musiques et chansons de sa pièce. Celles-ci aboutissent sur son premier EP autoproduit "Torrents".

Tout naturellement, en parallèle de ses engagements de comédienne, Elisa retrouve le temps de pianoter, comme avant. A côté, elle crée des boucles avec un « looper », expérimente avec les sonorités ou les effets de voix. « Je ne sais pas jouer, je m’accompagne… disons que je cherche. J’essaye, je multiplie les tentatives. Se tromper est salvateur ».

C’est avec cet état d’esprit et ce refus de discipliner son écriture qu’elle se met à composer les morceaux de son 2ème EP. Elle ne montre aucun respect pour les règles, témoin le refrain contagieux de "Corps Météo" chanté dans une langue de son invention, en « yaourt ».

Avec ELISA ERKA, les émotions passent souvent par les sons et l’énergie qu’elle veut transmettre par sa voix. « J’adore les mélodies qui arrivent à t’emmener ailleurs », confie-t-elle. Mais, marquée par les paroles de Françoise Hardy, Barbara ou de Jacqueline Taieb, Elisa attache aussi beaucoup d’importance aux mots, à la narration. Dans ses paroles où elle aime apostropher, elle nourrit un goût sûr pour les métaphores fulgurantes…

Quoi de plus parlant que l’expression « un requin dans le cœur » (dans "Requin") pour évoquer le carnage sentimental subi après une rupture amoureuse ? Quant à la chanson "Pardonne-moi", elle voit Elisa s’emparer avec audace (mais sans envie de juger) d’un sujet hélas d’actualité, le sort des migrants, croisés près de chez elle.

« Ce sont des gens, pas des migrants, rectifie-t-elle. Il y a une réalité hyper violente et lointaine et, en même temps, ça se passe en bas de chez toi ». Sur l’impuissance qu’elle a ressentie, elle a fait fleurir la désarmante et non moralisatrice "Pardonne-moi".

Si elle veut que ses textes aient du sens, ELISA ERKA ne se voit pas uniquement comme une héritière traditionnelle des grandes dames de la chanson française précitées. Car ses oreilles sont aussi attirées par les sonorités rondes de la pop électronique telle que la pratiquent Polo & Pan, Jain, Angèle ou Clara Luciani. Elle aussi aime souffler le chaud et le froid, marier sa voix sensuelle avec des machines. « En ce moment le paysage musical me plait bien », confie Elisa. Son 2ème EP trouve d’ailleurs son point d’équilibre dans un dosage harmonieux entre son chant expressif, ses paroles sensibles et l’écrin moderne disposé autour. « Je ne me dis jamais : "je vais écrire sur ce sujet". Non, au départ, il y a un son, un mot, une envie, le début d’une mélodie. Et puis certaines choses se mettent à marcher ensemble. J’ai plein de carnets et pas vraiment de méthode, je travaille beaucoup avec le dictaphone de mon téléphone. Mon tempérament consiste à ne pas me poser de questions mais à faire. Le son d’un scooter entendu dans la rue peut me donner une idée ».

Et des idées, Elisa n’en manque pas comme le montre son deuxième EP, bouquet de chansons au parfum capiteux qui ont le corps souvent tout proche du dance-floor et la silhouette traversée par le frisson des trouvailles. "Amour spatial", invitation à lâcher prise lancée à un amoureux, démarre avec la voix d’Elisa en cheffe de bord, avant que des beats et claviers ne fassent décoller ce vaisseau pop sexy.

Avec son refrain contagieux, "Vautour" vole dans la même stratosphère, quand "Corps Météo" se livre à un jeu de la séduction groovy et indécis.

C’est à Londres qu’Elisa a enregistré ses chansons, dans le studio de l’Anglais Matthew Ker, répondant au pseudo de MajiKer parce qu’il a des doigts d’or quand il s’agit d’accompagner des artistes dans leurs partis-pris (rappelons-nous le Fil de Camille). Multi-instrumentiste, il a apporté sa griffe et nourri un échange fructueux avec Elisa. C’est ensemble qu’ils ont décidé, pour "Pardonne-Moi" de se passer d’instruments classiques pour ne retenir que le timbre d’Elisa, ici multiplié en un orchestre vocal aux fascinantes harmoniques. Sur la balade électro-pop "Requin", ELISA ERKA réalise une autre performance de chanteuse qu’on est impatient de voir sur scène.

Car, oui, elle n’attend que ça, enchaîner les concerts, toucher les gens directement au cœur. La sortie de "Corps Météo" n’est donc pas un aboutissement, juste le début d’une nouvelle aventure qu’elle va mener en parallèle de sa carrière de comédienne. Cette fois-ci, plutôt de rester cachée dans le décor, sa musique va être sous le feu des projecteurs.

"Enfin les lumières se tamisent et Elisa Erka ouvre le bal. La jeune chanteuse, aux faux airs d’Angèle, ne tarde pas à convaincre le public, avec ses balades rafraîchissantes et poétiques dont les textes rappellent ceux de Polo & Pan. L’entraînante Corps Météo est reprise en chœur, et restera encore longtemps dans les têtes." - LE FIGARO (9/12/19)