Il est des road records comme des road movies. Dans le cinéma américain, le road movie procède toujours de la même manière. Des personnages vont d’un point à un autre en quête d’une vérité, d’un futur porteur de révélation. Mais au bout du compte, ils finissent par rejoindre leur propre passé, leur origine. Il s’agit bien sur d’un impossible retour car ce passé fondateur a été irrémédiablement effacé. Il en va de même pour ce disque, très puissant musicalement et très poignant humainement, où toutes les chansons évoquent un pays désormais introuvable, un monde perdu, avec ce que cela recouvre comme gamme de sentiments, entre la nostalgie d’un passé heureux et le tragique de la perte d’un territoire et du rêve qu’il nourrissait.

Ce sentiment de perte absolue certaines chansons d’Ibrahim en portent la morsure comme Imidiwàn n-àkall-in (Amis de Chez moi), Hayati (Ma Vie) ou Ténéré Takhal (Qu’est devenu le Ténéré. Ténéré : désert). C’est dans cette dernière qu’apparaissent les fameux éléphants du titre, métaphore animale pour parler de ceux, milices ou consortiums, qui ont tout détruit sur leur passage, la bienveillance, le respect, la solidarité, les traditions ancestrales, valeurs essentielles dans ce désert où les équilibres humains et ceux répondant de l’éco système sont extrêmement fragiles.

Mais les compositions d’Abdallah comme Sastanàqqàm (Je te Questionne) ou celle de Hassane, le bouleversant Ittus (Notre Objectif), rendent compte elles aussi d’un même sentiment désemparé. Jusqu’à ce Nànnuflày (Comblé) signé Eyadou, l’un des « gamins » du groupe, venant faire écho à ce constat de crise absolue. Reste qu’entre la fatigue des anciens combattants de la rébellion touarègue des années 90 (Ibrahim, Hassane, Abdallah) et le dynamisme des jeunes encore en devenir (Eyadou, Elaga, Sarid, Sadam) se produit un formidable mélange.

La rencontre de deux générations au sein d’une même formation est relativement rare dans le monde de la musique actuelle. Au sein de Tinariwen cela tend à célébrer avec plus de force encore cette capacité qu’à la musique de rendre attrayante et belle une expérience aussi intense et cruelle que l’exil qui finirait par détruire ceux qui la vivent si ce soulagement esthétique n’existait pas.